Acrylique&Argile..."R'Eve Créations"

Première nouvelle

« PREMIÈRE NOUVELLE »

 

 

Antoine Pedronni est un auteur fini, hors - circuit, out…A peine avait – il pu entrevoir   l'ombre de la gloire (ou cru l'entrevoir ?) ; Bref, à peine avait – il effleuré les prémisses d'un succès que tous s'étaient accordés à qualifier d' "énorme", que la disgrâce (de Dieu ?) s'était abattue sur lui. La déchéance l'avait atteint dans sa verte jeunesse d'auteur, qu'on avait dit à tort prometteur. Oui, Antoine Pedronni est définitivement fini… Et Antoine Pedronni, je le connais bien, puisque  c'est MOI.

 

Je suis cet écrivain rongé par une immonde maladie qui paralyse la plume dans d'atroces souffrances, faites de doutes et d'angoisses. Chaque jour je me lève en abhorrant la nouvelle journée qui sera le théâtre de ma lente descente aux enfers, de l'agonie, de la torture de la page blanche : jeune vierge qu'il me sera une fois encore impossible d'honorer. J'ai tout quitté. Peut-être un changement radical va-il pouvoir raviver ce talent gelé ?… peut-être retrouverai-je l'inspiration qui m'a quitté ? alors ne serai-je plus ce lamentable scribouillard, l'auteur d'un unique best-seller de gare ?… car il faut bien l'avouer, c'est ce que je suis encore.

 

Bref, j'ai quitté Julie, pensant qu'elle était peut-être la cause de ma maladie. Une femme, ça puise dans nos réserves, mine de rien. Petit à petit elle investissait mon espace, grignotait mon temps, pompait mon énergie créatrice…J'ai aussi quitté notre deux-pièces minable. L'environnement est important pour un auteur ! … le béton n'est guère propice à mon art : il me fallait un environnement favorable, digne de mon talent, susceptible de me faire atteindre les sommets de la création : la tour Célestine… pas le premier étage, ni le trentième, non ! le 100 ème ! à une telle hauteur, il me sera désormais possible, j'en suis sûr, de réaliser des merveilles.

 

Je dors peu mais bien, je mange sainement, je ne bois pas d'alcool et m'autorise un seul pêché mignon : le café. Je pourrais boire des litres de café ! mais je ne touche pas aux stupéfiants. Ils pourraient altérer mon œuvre, plutôt que de la magnifier. Chaque soir, je m'installe devant mon ordinateur après un repas léger, j'ai ma cafetière électrique près de moi sur le bureau, à portée de mains, et un paquet de cigarettes. J'ai toujours un paquet à proximité du clavier, sur ma gauche…il n'est pas rare que j'attrape une cigarette lorsque l'angoisse est trop forte, quand la nervosité m'assaille et que je me sens perdre pieds. Alors je prends une cigarette, je l'allume, mais je ne la fume pas, non ! Je la regarde se consumer sous mes yeux, et cela me calme, m'hypnotise, jusqu'à ce que je l'écrase dans le cendrier. C'est alors que j'attends l'inspiration. Lorsqu'elle est là, il n'est pas rare que j'écrive sans discontinuer toute la nuit durant, en ne m'accordant qu'une petite pause vers les une heure du matin. Il m'est arrivé souvent de travailler sans relâche jusqu'à onze heures, voire midi, et de me coucher alors éreinté mais satisfait de moi est indéniablement heureux de vivre. Mais cela ne m'est plus arrivé depuis des mois.

 

Pourtant je suis tenace, je tiens bon… il n'est pas dit que ma muse  fasse la tête indéfiniment !

D'ailleurs, l'autre soir, j'ai bien cru que ça y  était. Je me suis assis comme d'habitude à ma table de travail, et après avoir grillé bien une dizaine de cigarettes, j'ai eu une idée… Il n'y avait pas de vent ce jour là, mais en réfléchissant, c'était comme si l'idée m'avait été chuchotée à l'oreille, au lieu de jaillir des méandres de mon intellect comme à l'accoutumée. L'inspiration Divine ! très certainement tiens - je là mon futur chef- d'œuvre ! eh bien vous me croirez si vous voulez, mais j'ai écrit pratiquement sans interruption toute la nuit, sous la dictée… ! Les voies de la création restent décidément impénétrables ! … les mots me venaient si aisément que je commençais à me croire guéri. Quelle idée de génie avais-je eue là, de m'affranchir définitivement des entraves féminines et matérielles…prendre de la hauteur, rien n'est plus efficace pour guérir et élever son art ! J'assistais à ma propre résurrection !

 

Parfois la voix était calme, lente, réfléchie, mais d'autres fois, elle se faisait plus rapide, à tel point que mes doigts éprouvaient un mal fou à la suivre sur le clavier, et ces derniers devenaient douloureux au bout de quelques heures. Mais je tenais bon, il le fallait, pour ne pas perdre la moindre miette de ce récit merveilleux, parfaitement rythmé au style impeccable. Parfois, à la simple sonorité d'un mot, d'une phrase, d'un paragraphe, je me surprenais à m'extasier des heures : Oui ! il s'agit bien là DU style Pedronni ! …j'avais visiblement réussi à faire s'épanouir mon propre style ! un style unique…j'imaginais déjà les critiques littéraires qui elles aussi s'étonneraient de la maturité et de la beauté de mon futur roman.

 

Souvent, au bout de plusieurs heures - n'en pouvant plus moi-même mais toujours émerveillé par ce que mes doigts façonnaient si méticuleusement, si patiemment - la voix s'éteignait d'un seul coup. Je m'effondrais littéralement sur le lit et m'endormais immédiatement, ne pouvant me relire avec une pure délectation que le lendemain. Cette situation se prolongea pendant plusieurs semaines de pur bonheur, un vrai régal pour un auteur qui s'était cru fini avant même d'avoir accompli l'œuvre de sa vie ! ! Ensuite…ensuite…le cauchemar. J'ose à peine  vous le répéter : cela me replonge dans l'épisode le plus sombre, le plus immonde de toute ma vie.

 

C'est arrivé comme ça, sans raison… Un soir comme les autres, qui suivait une journée comme les autres, et cela, le plus banalement du monde… eh bien plus RIEN ! La voix des anges s'était tue irrémédiablement pour faire place à un silence angoissant. Je me suis dit que ce n'était sûrement qu'un coup de fatigue, que j'avais dû épuiser mon talent et que j'avais simplement besoin d'un break. Mais le lendemain c'était pareil, et ainsi la semaine…le mois entier ! ! !

J'étais à nouveau privé de mon merveilleux don alors que mon roman était bien avancé. Non, quelle injustice !

 

C'est alors qu'un soir, désespéré, je m'apprêtais à allumer mon ultime cigarette (je m'étais remis à fumer !) me tenant devant mon écran d'ordinateur à la page 150 de mon chef d'œuvre, eh bien c'est alors que je L'ai entendu à nouveau :

 

-         Ce que tu vis en ce moment est terrible n'est – ce pas ?

 

C'était ELLE ! ! C'ÉTAIT MA VOIX INTÉRIEURE, MON INSPIRATION, MA MUSE !

Elle  était de retour. Mais seulement je pris conscience d'un coup que je n'étais pas elle, et qu'elle n'était pas MOI. Elle avait une vie autonome…

 

-         D'OU SORS-TU ? …QUI ES-TU ?……QUE ME VEUX–TU ?…

-         Juste t'aider…n'est-ce pas ce que j'ai fait jusqu'à présent ?….

-         Comment peux-tu me parler de la sorte ?..comment t'es –tu insinué dans mon esprit ?…es tu un esprit toi-même ?

-         Quelle importance ce que je suis ou ce que je ne suis pas ? l'important c'est d'agir

 

La voix s'était faite plus calme, le ton plus complice…je commençais à me calmer moi-même, tout en étant bien décidé à faire la lumière la - dessus.

-         Soit, admettons que je ne suis pas fou, et que esprit ou pas, tu ne me veux que du bien. Admettons que tu m'as aidé jusqu'alors à rédiger ce livre…admettons enfin que tu vas m'aider à le terminer…que feras –tu ensuite ?…

-         T'ai-je dit que j'étais prêt à t'aider jusqu'au bout ?

-         NON ! mais…

-         Tu l'espères sans doute ?…

-         Eh bien…OUI ! …

-         Pourquoi ?

-         Mais parce - que tout cela  n'aurait pas de sens !…

-         Quoi donc ?…

-         Mais tout ceci ! me priver de mon don pour me torturer, puis ensuite me faire croire que je suis un génie en me dictant les trois-quarts d'un chef – d'œuvre, pour ensuite…ensuite…

-         Ensuite t'abandonner à nouveau à ton triste sort d'écrivain avorté ?

-         OUI !…

-         Te laisser dépérir, t'enfoncer, mourir à petit feu ?…

-         Eh, bien…

-         Te donner le choix entre une vie d'écrivain raté ou un suicide en total anonymat ?

-          ?…

-         La sottise humaine n'a donc point de limite ?…

 

Ma surprise fut grande tout à coup. Le ton de voix avait changé, il avait perdu son aspect terrifiant pour s'enrober de condescendance. A présent j'avais la nette impression que la voix me raillait et je me sentais petit…si petit et incroyablement médiocre.

 

-         ALLEZ-Y DONC ! ! m'écriai-je dans un ultime désespoir. Faites ce que vous voudrez, laissez-moi revenir à ma réalité minable que je n'aurais jamais dû quitter…je ne vaux rien ! cela a toujours été et ne changera jamais…je suis un moins que rien…

 

A présent des larmes de désespoir me venaient aux yeux pour ajouter à ma honte. Je n'espérais qu'une chose : qu'il me laisse tranquille afin que je puisse mettre une digne fin à cette triste et pitoyable existence…

 

-         C'est bien là les Hommes !…reprit la voix… aveuglés par leur Ego, ils s'imaginent sans cesse que le Saint Esprit LES aident s'ils connaissent la réussite, ou qu'il LES punit lorsqu'ils échouent …! mais pauvres diables… c'est EUX-MÊMES qui s'infligent les pires punitions ou les meilleures gratifications. C'est toi-même qui as écrit ce « chef-d'œuvre merveilleux » au même titre que tu es l'auteur de ce roman de gare que tu qualifies de vulgaires et que tu trouves « sans intérêt » ! 

 

J'étais abasourdis par ce que j'entendais..à présent le ton n'était pas tant celui du mépris que celui d'une profonde compassion …je me sentais minable mais…comment dire ?… différemment cette fois…j'avais le sentiment d'avoir entendu la plus belle leçon de toute ma vie.

Je lui en étais reconnaissant, mais un doute subsistait, je me hasardais :

 

-         Mais, si c'est moi qui ai écrit tout cela…qui es – TU ?  est-ce que tu ne serais pas… DIEU ?…

-         Allons bon…reprit la voix…voilà qu'à présent il se prend pour Dieu le Père !…




Article ajouté le 2007-05-12 , consulté 100 fois

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